Portrait avec façade
Le sujet de ma recherche se situe dans une région du nord-est de l’Allemagne, la Saxe-Anhalt, en ex-Allemagne de l’Est. Le sol sablonneux y est essentiellement exploité par l’agriculture. La proximité de l’activité économique berlinoise laisse cette région dépourvue de développement industriel. La rupture causée par la réunification de l’Allemagne a laissé des marques. Cette rupture s’est traduite par une transition démographique et un exode rural brusque, ainsi que par l’effondrement du système économique
socialiste et la fermeture générale des coopératives agricoles. Ces changements sont clairement visibles.
Je suis devenue un « témoin d’époque » de ce changement, suite aux longues et régulières visites chez ma grand-mère dans le village de Trüben. Trüben peut être compris comme « drüben » et signifie alors « là-bas » en allemand.
Le changement politique bouleversa une région déjà économiquement faible. La plupart des travailleurs étaient employés dans l’agriculture et l’élevage. Le régime subventionnait ces secteurs afin de réaliser un idéal d’égalité et d’équité sociale, dont la gestion était pourtant chaotique.
La disparition d’instance publique locale au sein des communautés rurales empêcha toute création de niche économique, ou de réorientation des structures existantes. Comme beaucoup d’autres villages,
Trüben n’a pas pu prendre le train en marche et adapter son équilibre socio-économique. De ce fait, la génération des jeunes de 16 à 25 ans, appelée « lost generation », alors qu’elle trouvait sa place dans la société socialiste, fut désorientée et abandonna majoritairement sa terre natale. Obligée de choisir entre un départ, même sans but, ou un immobilisme bordé d’incertitude.
La migration des jeunes vers l’ouest de l’Allemagne, les grandes villes et même vers l’étranger, continue.
Elle a toujours pour but la recherche d’un travail et d’une vie meilleure. Les personnes âgées restent dans leur village natal et y passent le soir de leur vie. Un développement ou un renouveau y devient ainsi de plus en plus improbable.
Jusqu’à quel point les traditions tomberont dans l’oubli ?
Dans quelle mesure, la mémoire culturelle restera après la migration de la jeunesse ?
Une nouvelle forme de nostalgie est apparue, malicieusement nommée l’ « Ostalgie » (« Ost » signifiant « Est » en allemand). De nombreuses personnes déplorent la disparition du régime socialiste, dont l’essence se traduisait par l’égalité des droits.
Dans cette série d’images, « Portrait avec façade », je donne un visage à des gens qui ne pouvaient pas, ou ne voulaient pas, abandonner leur pays malgré des perspectives austères. Aussi, ils sont devenus les derniers détenteurs des coutumes et des traditions régionales.
La série montre en pleine page les façades des maisons. Leurs habitants sont placés derrière les vitres de leurs fenêtres. On voit quelques petites familles, pourtant rares ; la plupart des personnes représentées sont des retraités. L’aspect formel respecte l’uniformité de la construction de l’image. Cette construction répétitive dirige le regard de l’observateur vers les différences entre les façades et vers les personnes.
Je prends ces portraits sans entrer dans l’intimité de la maison. L’état de la façade, les plantes, les ornements placés devant la maison, les détails de la décoration des fenêtres, et évidemment la manière dont les habitants se présentent derrière leurs fenêtres, nous permet de se faire une idée de leur identité et de leur statut social.
Sandra Schmalz, Allemagne, 1978, vit et travaille à Paris
Série de quatre photographies
Ces quatre photographies de Sandra Schmalz font partie d’une série plus vaste composée sur le même modèle : les images nous montrent les façades de pavillons dont on distingue les habitants de tous âges à travers les fenêtres. L’image est coupée de façon à ce que l’on ne puisse voir ni le ciel, ni les côtés de la maison ; la lumière est grise et les couleurs ternes signalent une composition réaliste, de type documentaire et sociologique. Qu’est ce que Sandra Schmalz documente ? Ces images proviennent de la petite ville de Trüben, d’ex-Allemagne de l’Est, une région marquée par l’exode rural provoqué par la désorganisation du système agricole, subventionné auparavant largement par le régime, à la suite de l’effondrement du bloc soviétique. Cet exode signifie aussi la disparition progressive et l’oubli des coutumes et traditions locales. Sandra Schmalz fait ici le portrait d’individus retranchés, qui refusent de partir, malgré les grises perspectives d’avenir. Parmi eux, la grand-mère de l’artiste. Derrière leurs vitres, visibles, mais séparés, appartenant à un autre monde, ils nous interrogent du regard.
Emilie Bouvard
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